Un garçon se tenait au milieu de la rue. Personne ne l’avait vu. Personne ne s’intéressait jamais à lui. Il était comme un flocon qui s’ajoutait sur une couche de neige. Une couche assez épaisse pour que personne ne se demande quel était le nom de chaque flocon. 

Mais le garçon était bien plus qu’un flocon. Il avait un millier de rêves, beaucoup de désirs et une paire d’ailes. Celles-ci encadraient son corps frêle, leurs plumes blanches brillaient presque dans l’obscurité. 

Il ressemblait à un ange et pourtant, personne ne le voyait. 

Personne ne remarquait comment les larmes qui coulaient le long de ses joues étaient d’une couleur sanglante et comment ses yeux étaient trop bleus pour être humains. 

Il était beaucoup plus et ce n’était toujours pas assez. 

Des flocons s’amoncelaient doucement dans ses cheveux sombres. Ils tombaient du ciel comme lui l’avait déjà fait. Ou pas. Il ne se rappelait même pas de comment il était arrivé dans ce monde. 

Ses rêves étaient peuplés de palais dorés et d’êtres trop beaux pour être regardées. Mais ce n’était que des rêves. Des pensées éphémères. Des désirs qui brûlaient si forts qu’ils devenaient presque réels. 

Le garçon se réveillait toujours en sachant qu’il lui manquait quelque chose, sans jamais savoir ce que c’était.

Au bout de la rue, un vieil homme commença à jouer du piano. C’était un piano qui avait toujours été là, en face d’un bâtiment délabré, comme s’il attendait que quelqu’un le ramène à la vie. Des inconnus s’asseyaient souvent pour jouer quelques notes, mais le piano ne les laissait jamais produire un seul son. 

Il voulait la bonne personne, une personne qu’on attendait depuis trop longtemps. Une personne en laquelle on avait arrêté de croire. Une personne qui finirait par venir, parce que c’était là que se trouvait sa place. 

Le garçon voyait les passants sourire lorsque la musique leur parvenait. Aucun ne chercha à voir qui jouait. C’était la musique qui importait. Le résultat qui venait toujours après tous ces efforts. Personne ne voulait savoir à quel point ça avait été dur. Il était plus facile d’écouter, de rêver pendant quelques secondes avant de retourner à la réalité. Le monde où les rêves n’étaient que des rêves. Des pensées éphémères. Des désirs qui brûlaient si forts qu’ils devenaient presque réels. 

Un frisson passa à travers le corps gelé du garçon. Il ne portait rien de plus qu’un vieux t-shirt gris, un vêtement qui avait toujours été sien. 

Le froid ne pouvait habituellement pas le mordre. Ou le toucher. La chaleur non plus. Il n’avait jamais ressenti la moindre chose ou esquissé le moindre mouvement. Il était juste là. 

Et pourtant, par un miracle quelconque, il se trouvait désormais debout à côté du piano et du vieil homme. 

Quel est ton rêve, garçon ? 

Il regarda le vieil homme assis au piano pendant de longues secondes avant de réaliser que c’était à lui qu’il s’adressait. Pour la première fois, quelqu’un faisait plus que simplement passer devant lui. 

J’en ai tellement, répondit le garçon. Ça prendrait des jours de tous vous les raconter. 

Le vieil homme tapota la place à côté de lui et lui sourit. C’était le genre de sourire qui se propageait en seulement quelques instants. Un sourire qui pouvait changer le monde si on y prêtait attention. 

J’ai tout le temps du monde, dit le vieil homme. Je jouerai pour chacun des rêves que tu me raconteras. Je jouerai jusqu’à ce que tu ne puisses plus rêver. 

Le garçon s’assit près du vieil homme et remarqua à quel point son costume transpirait la fortune. Sa chemise seule aurait pu nourrir une famille entière pendant plusieurs jours. Tellement de rêves étaient cachés dans ce costume. 

Je peux vous raconter un rêve, si vous êtes prêts à écouter, ajouta le garçon. 

Je suis prêt. 

C’était tout ce dont il avait besoin : de quelqu’un prêt à écouter pour réaliser qu’il n’était plus seul. 

Le garçon avait souffert sous le poids de la solitude toute sa vie. Pas la solitude de n’avoir personne vers qui se tourner. La solitude de sentir le monde pendre au-dessus de sa tête, de savoir qu’il devait juste tendre la main pour l’attraper, sans jamais oser le faire parce que personne ne l’en croyait capable. 

J’ai rêve souvent de trouver l’amour, déclara le garçon. Je vois une fille. Je la vois dans beaucoup de mes rêves. Elle est là. Cette fille qui me sourit, qui rit et qui me regarde comme si j’étais la seule personne au monde. La seule qui importe, en tous cas. Ses yeux sont pleins d’étoiles et, quand j’écoute avec attention, je peux l’entendre chanter. Sa voix est si belle qu’elle me fait parfois pleurer. 

Une autre larme ensanglantée avait coloré la joue pâle du garçon. 

Quel âge as-tu ? demanda le vieil homme. 

Je ne sais pas. Je suis assez vieux pour sentir le poids du monde sur mes épaules, mais trop jeune pour être capable d’y faire quelque chose. 

Les doigts du vieil homme se posèrent sur les touches du piano et il commença à jouer. La musique était le rire de la fille, mais le garçon pouvait l’entendre pleurer entre les notes. C’était un millier de rêves écrasés en une réalité. C’était le soleil qui se couchait sur une mer infinie. Un vent qui soufflait entre les pins. C’était la liberté et l’amour. 

Ça s’arrêta trop tôt.

Quel est ton second rêve ? demanda le vieil homme. 

Pourquoi ça vous intéresse tant ? répondit le garçon. Je ne sais même pas qui vous êtes. 

Les cheveux du vieil homme étaient aussi blanc que la neige et pourtant, le garçon pouvait observer chacun des flocons posé sur sa tête. Il se demanda quel était leur nom. 

Tout ce que tu dois savoir, c’est que ma vie est ruinée. Il ne me reste plus aucune raison de vivre. Je n’ai pas su faire les bons choix et plus personne ne me regarde. Aux yeux du monde, je suis riche et heureux. Mais le monde ne sait pas qu’il me manque beaucoup de choses. 

Pourquoi vous n’essayez pas de changer ça ? s’intéressa le garçon. 

Parce que c’est trop tard pour moi. Mais je peux changer ça pour toi. Ouvre les yeux, garçon. N’essaye pas de conquérir le monde. Chasse ce qui te rend heureux et, quand tu l’attrapes, ne le laisse jamais partir. 

Le vieil homme était si mort à l’intérieur, si vivant de l’extérieur. Le garçon en était incapable de décider s’il était réel ou si ce n’était qu’un autre rêve. 

Rien ne me rend heureux, annonça le garçon. 

Mais tu es là, pas vrai ? Il y a donc quelque chose qui te fais vibrer. 

Oui. Je suis là pour vous amener avec moi. 

Le vieil homme regarda à nouveau le garçon et quelque chose en lui se brisa. 

Peut-être qu’il vit ses ailes pour la première fois ou qu’il comprit enfin qui était cet étrange garçon. C’était le même enfant qui avait visité ses rêves, quelques années auparavant. 

Le garçon qui lui avait toujours posé la même question : quel est ton rêve ? Le vieil homme répondait systématiquement qu’il voulait être heureux. Il ne l’était jamais devenu. 

Tu es lui, réalisa le vieil homme. Tu es le garçon que j’aurais pu avoir, si j’avais épousé Élise. Si je l’avais aimée comme elle le méritait.

Peut-être. Ou je ne suis peut-être qu’un rêve tragiquement beau. Une pensée éphémère. Un désir qui brûlait si fort qu’il est presque devenu réel. 


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